27 octobre : Bevons-Éourres

« Aux vagabonds, aux chômeurs, aux déshérités, aux miséreux… » (Lucy Parsons, 1884)

Troisième journée. Tracer entre des lieux de vie, par les sentiers de berger, ré-élargir mon regard sur les collines environnantes. Trois jours seulement et le temps ralentit, impressions mêlées, désir de poursuivre malgré la promesse de pluie qui nous accompagne aujourd’hui. 4km, 15km, 25km, 12… Tant que nos pas s’accordent à notre cœur. Avec de beaux dénivelés.

Éventail de questions discutées ces derniers jours: comment assumer de déscolariser un enfant qui subit les violences de la « pédagogie » scolaire, sans subir la revanche d’une dénonciation aux services sociaux et ses suites sous pression des AS?

Comment s’opposer efficacement à Château-Arnoux Saint-Auban (04) à l’enfouissement de déchets de Marseille Métropole (13), quand la gestion est censée en être départementale? Que les terres ont été cédées par un maire en fin de mandat? Quand le département, le Val Durance, la Haute-Provence plus largement, est déjà une poubelle à hydrocarbures (sites GéoSel et GéoMéthane)?

Comment obtenir qu’Arkema (ex-Chematom – à vérifier !) dans la même ville arrête son vieux monstre dangereux, grabataire installation polluant les eaux et sols du coin et d’aval, plutôt que de la laisser tourner au ralenti pour ne pas avoir à assumer un démantèlement trop coûteux ? (Toute ressemblance avec de vieilles installations industrielles, nucléaires, à Fessenheim par exemple, est ab-so-lu-ment fortuite)? D’ailleurs, pour les curieu-ses qui aimeraient en savoir plus sur les sites SEVESO en France, un coup d’œil sur ce très sérieux site public suffit pour comprendre le sérieux français en la matière. D’ailleurs, la typo du site est « Comic Sans MS ». Sans blague. Quelqu’un se souvient-il du nom de ce roman qi se passe à Bhopal ? Heureusement pour l’emploi à Sisteron, Sanofi transforme, Sanofi invente…

Gardanne, centrale E.ON à biomasse, fait des remous, notamment après la diffusion récente d’un documentaire sur télé publique. Comment relier les communes « forestières » quand les multinationales (ici de l’énergie) traitent directement avec les mairies pour s’octroyer des concessions sur les « lots » forestiers ? Réflexions en cours sur une Charte qui permettrait aux communes de poser un socle d’exigences face au géant électricien. D’ailleurs en parlant d’électricité, ça me rappelle un propos de comptoir au 2ème matin : « ITER c’est propre ! La preuve, c’est que les pays qui n’en ont pas ne sont pas plus propres ! Et qu’il n’y jamais eu de mort de la fusion jusq’uà maintenant ! » (par une spécialiste du nucléair, employée par le Ministère de la Défense). Sans rire.

Cheminer entre la montagne de Lure et celle de Mare, dans la palette automnale des chênes noueux et érables qui enchanteraient poètes et peintres en voie d’extinction, en montant par Aubard vers le col de Verdun où on apprend qu’ITER (encore? Décidément!) a obtenu location pour 20 ans de 300 hectares pour « compensation écologique » de son agrandissement à Cadarache (qui a coûté son espace au scarabée pique-prune). 300 ha donc qui ne demandent que l’installation de sauvages sans terres pour y écouter les vents, recenser les nuages, cueillir églantines, sarriette et mauve, inventer des moyens d’émancipation, expulser le nucléariste et le compensateur.

En chemin on essaie de se remémorer le poème de Lucien Jacques, de savoir pourquoi « Histoire d’une rivière » d’Elisée Reclus n’a pas été publié depuis si longtemps, on se raconte des histoires des maquis du coin.
Pendant les soirées aux étapes, nous pouvons découvrir une recette de clafoutis trop bon (pour ne pas la refaire) : 4 œufs, 3,5 cs sucre (mélanger), 200g farine châtaigne (tamiser, incorporer), ½ litre de lait (végétal, animal au choix), une pincée de bicarbonate de soude pour faire lever, 5 pommes coupées fines, avec la peau ça va aussi, 40min au four, chaleur moyenne. J’en profite pour lire un peu d’Hervé Kempf, « Comment les riches détruisent la planète », rappel efficace, grâce à qui (re)découvrir l’économiste Thorsten Veblen, bien méconnu, et son analyse précoce de l’aberration capitaliste dans sa « Théorie de la classe de loisir ».

Arrivés à Eourres par le col, juste avant la nuit, nous rencontrons les copains-camarades qui vivent avec plein d’ânes, tiennent un lieu d’accueil-bistrot (hebdomadaire)-de soirées thématiques mensuelles (soutien aux migrants de Calais, projet de ligne THT des hautes-Alpes, nucléaire et son monde…). On y boit de la bière bonne&bio&locale&tout&tout.
On peut profiter de l’infokiosk et de la bibliothèque pour explorer l’Atlas Européen des Retombées de Tchernobyl et réaliser qu’on vient de marcher en plein dedans, et merde alors !
En parlant de la COP21, on peut discuter du recul des glaciers alpins depuis nos souvenirs d’enfance et de l’impact sur les régimes de rivières, des nouveaux insectes (tu connais la drosophile suzukii qui adore cerises et autres fruits rouges?), des soucis de thyroïde… Des « Forêts à vendre » dans la Montagne de Chabre (encore?), l’ONF assumant pleinement sa collaboration à la grande braderie des Biens Communs. Esquisse d’un avenir où nous pourrions bosser pour E.ON comme journalier « opérateur de coupe de bois » (bûcheron, c’est autre chose) sous-payé, ou comme vigile pour G4S (mieux payé bien sûr) pour protéger les machines d’E.ON (pas les opérateurs, ils ont signé un contrat de travail précaire)…
On fait cours d’histoire ensemble, on reprend le fil des trahisons socialistes de 1938 (Front Popu qui vote la gestion des camps « d’indésirables » étrangers, aux privatisations de 1983, à Mitterrand élu « par la droite » pour en finir avec la gauche, sans oublier les récentes loi Macron, « Charlie »…
On se surprend de l’aveuglement collectif face au fascisme profondément restructuré en 2015, puisque comme en 1922 en Italie mussolinienne, contrôle de la presse, police secrète et exonération d’impôts sur les sociétés font bon ménage. On se passe le titre d’un bon film documentaire « Fascism Inc. », qui documente les liens profonds entre fascisme et capitalisme, en Grèce par exemple, des années 30 à aujourd’hui.

Et puis on s’encourage à semer de l’amaranthe, qui vient de si loin das le temps, qui fait tant de malheur à Monsanto (plaintes d’agriculteurs suite à des invasions inarrêtables par Roundup!), qui fissure goudrons et bétons, qui se mange vraiment,…
Direction Eygalayes, jour de montagne, de pluie. Trois marcheur-ses de plus pour l’étape ? Nous verrons bien. Des nouvelles de prochaines jonctions sur notre chemin.
A bientôt.

Dédicace aux Ukrainiens, debout entre deux feux, qui paient depuis trop longtemps dans leur chair, dans leurs vies, pour que notre gaz reste abordable, que nous puissions vivre notre Dolce Vita.

This entry was posted in Evènements. Bookmark the permalink.