Chronique de la troisième journée du convoi de l’est : l’état d’urgence n’a aucun Sens.

25 novembre, malgré les nuages noirs et lourds qui s’accumulent au-dessus de nos têtes les vélos empruntent les petites routes pour aller en direction de Sens, l’étape du soir. La journée s’annonce difficile : 90 km et des averses qui se préparent. Malgré l’apparente monotonie des grandes plaines calcaires et céréalières que l’on perçoit depuis les grandes départementales, on découvre de jolis coins d’Yonne en roulant sur les petites routes peu fréquentées qui sinuent parmi vallées, forêts, anciens corps de ferme et haras en briques… Les rafales d’eau qu’on avale sont l’occasion de tester l’étanchéité de nos protections de pluies et de faire des comparaisons entre nos sacs poubelles pour chaussures imperméables. On fait une pause à mi-chemin pour un bon repas chaud préparé par les copain.e.s du convoi véhicule. Le rapprochement avec la métropole francilienne est de plus en plus perceptible : certains villages se sont déjà transformés en villages-gîtes touristiques, tandis que quelques lotissements se construisent ici et là. Après tout, on n’est qu’à 150km de Paris, autant dire la proche banlieue…

On arrive à Sens vers 17h30 après avoir roulé près de 90 km, en respectant tranquillement le rythme de chacun.e malgré la longueur de l’étape et les intempéries. C’est vraiment chouette de fonctionner à une quinzaine de personnes en vélo avec un camping-car pour les besoins de repos et de logistique. Même si tout le monde n’a pas le même rythme que les pauses sont fréquentes, on est tout.e.s contents de prendre le temps de faire ce chemin ensemble, et conscients du sens politique de notre geste. Même si on n’est pas très équipés niveaux banderoles et tracts, et que nous ne sommes pas aussi visibles que le convoi de l’ouest, notre épopée commune pour rejoindre les mobilisations contre la COP21 nous remplit déjà d’une grande joie.

A Sens, on apprend que des gens proposent de faire un rassemblement devant la sous-préfecture de l’Yonne pour dénoncer la politique d’état d’urgence et ses manifestations répressives : instauration sans raisons apparentes d’un couvre-feu le week-end dans le quartier populaire de Champs Plaisants à Sens suite à une perquisition a priori non liée aux attentats du 13 novembre ; interdiction de manifestation en Ile-de-France ; blocage du convoi de Notre-Dame-des-Landes ; répression des manifestants du 22 novembre, convocations devant les commissariats, perquisitions réalisés dans différents lieux de vie et lieux politiques à Paris, et vagues d’assignations à résidence de personnes soi-disant investies dans des actions en vue de la COP21 dans différentes villes de France (toutes les infos sur https://paris-luttes.info et http://anticop21.org)… Le texte du tract est reproduit ci-dessous.

« Appel à rassemblement contre l’état d’urgence et la pseudo-politique sécuritaire à Sens et ailleurs 

L’Etat policier renforcé après les attentats du 13 novembre s’est encore étendu vendredi 20 novembre dans la petite ville de province de Sens par l’instauration d’un couvre-feu dans le quartier des Champs-Plaisants. La circulation a été interdite de 22h à 6h, obligeant les habitants à se cloîtrer chez eux. Sous couvert de sécurité, la mairesse a ainsi forcé l’annulation de deux concerts, et envisagé des mesures saugrenues touchant la vie des gens. Nous avons pu constater que la cité visée par ces mesures policières est pourtant très calme et ses habitants très accueillants et chaleureux : c’est donc bien une politique raciste qui s’applique ici.

Répondant à l’appel à converger sur la COP21 lancé par les ZAD et autres lieux de vie menacés par des grands projets destructeurs, nous sommes arrivés hier à Sens et nous avons été choqués par cette situation. Au même moment, le convoi parti de Notre-Dame-des-Landes, où des gens résistent à un projet démentiel d’aéroport, a été bloqué à Ancenis. Ce convoi circulant à vélo est maintenant interdit de circulation dans l’Eure-et-Loire, car il serait menaçant pour l’ordre public. Le lieu prévu pour la convergence des convois, le plateau de Saclay, nous est également interdit {la préfecture a déclaré une Zone de Sécurité Prioritaire sur le Plateau de Saclay, et déjà commencé à déployer des forces de l’ordre sur place. En outre des mails hallucinants appelant à la délation des « comportement suspects » notamment sur le campus de Supélec situé sur le plateau (plus d’infos sur https://paris-luttes.info}. Enfin le gouvernement, toujours sous couvert de nous protéger de menaces d’attentats, a interdit toutes les manifestations pendant la COP21. {…}

Cet état d’urgence ne nous protège pas ! Il restreint nos libertés et vise à limiter la capacité de s’exprimer des habitants des quartiers, des militants, à Sens comme dans le reste de la France. En solidarité avec les habitants des Champs-Plaisants et avec le convoi de Notre-Dame-des-landes, nous appelons à un rassemblement le mercredi 25 novembre, 18-19h00 devant la sous-préfecture de Sens ! »

L’interminable escorte sécuritaire

On est une petite vingtaine à se rejoindre la sous-préfecture. Quelques habitants du quartier des Champs Plaisants sont venus, certains par curiosité car ils n’avaient jamais participé à un tel rassemblement. Notre présence étant plus anecdotique qu’autre chose, on bricole une banderole « L’état d’urgence n’a aucun Sens », on dessine un petit truc sur le portail de la sous-préfecture et nous nous apprêtons à repartir quand deux voitures de la police municipale arrivent pour demander le nom des organisateurs. On décline et on s’en va en vélo et camping-car. Les deux voitures nous suivent jusqu’à la sortie de Sens, ce qui crée un sacré bouchon.

Quinze minutes après être sorti de l’agglomération, on tente de s’arrêter, en espérant qu’ils perdent patience et renoncent à nous suivre. Ca fait déjà une grosse demi-heure que cette néfaste escorte nous encadre. Mais ils n’ont visiblement que ça à faire et commencent d’ailleurs à nous casser les oreilles avec leur sirène pour nous mettre la pression. Du coup, on repart.

Une dizaine de minutes après une voiture de gendarmerie nous dépasse et s’arrête un peu plus loin. On s’arrête à notre tour, pris en tenaille entre les deux véhicules de police municipale à l’arrière et la voiture de gendarmerie devant. Le gendarme vient à notre rencontre pour nous demander qui on est, ce qu’on fait, où on va dormir ce soir, etc. On répond de manière évasive en disant qu’on dort au hasard des rencontres parmi les bois et les champs. Du coup le keuf, qui joue au gentil, insiste pour continuer de nous escorter « pour votre sécurité, car c’est dangereux de rouler sans gilets jaunes la nuit sur les petites routes de campagne ». Pendant qu’il joue au gentil sa collègue essaie de capter nos noms, nationalités (« ah vous avez un accent, vous venez d’où ? »), et surtout notre lieu d’arrivée du soir.

On ne veut surtout pas donner l’adresse du lieu où on passe la nuit, donc on ne dit rien, sinon qu’on ne va pas tarder à s’arrêter pour dormir quelque part et que ça ne sert à rien de nous suivre. Mais nous voilà reparti cette-fois ci « sécurisés » par deux voitures de gendarmerie qui nous prennent en tenaille, ralentissant toujours – au passage – la circulation.

Au village suivant on s’arrête à nouveau, cette fois dans un bar, pour boire un coup et temporiser, espérant toujours qu’ils nous lâchent la grappe et repartent exercer leur pouvoir de nuisance ailleurs. On s’attend à un peu de solidarité des quelques clients du bar à la vue de notre escorte bleue marine, mais visiblement voir plusieurs voitures de gendarmerie encadrer 15 cyclistes ça « ne les dérange pas ». Malgré la fatigue et la tension qui monte, on prend le temps de savourer une bière en terrasse. Ce qui donne le temps aux keufs d’envoyer des renforts : c’est vrai qu’il y a bien besoin de 4 voitures pour nous « sécuriser » dans la nuit noire.

Au bout d’une bonne demi-heure les keufs relèvent l’identité de la personne qui conduit le véhicule qui nous accompagne et menace de contrôler l’identité des autres. On commence à être sérieusement coincés entre deux alternatives toutes deux peu réjouissantes : donner nos identités pour échapper à une vérif’ voire une GAV, ou continuer tout droit jusqu’au lieu et le donner aux keufs. C’est alors qu’une personne qui passe par là propose discrètement de nous accueillir pour la nuit sur son terrain : c’est l’opportunité inespérée d’aller en lieu sûr pour que les flics nous foutent la paix. On se met donc en mouvement, ça fait bien deux grosses heures qu’on se fait harceler et on commence à être tout.e.s très tendu.e.s par la situation.

Pour couronner le tout, on se mange l’une des côtes les plus raides qu’on ait eu à grimper depuis le début du trajet. Mais vu que ce n’est pas suffisant, la météo décide d’en rajouter un petit peu en nous gratifiant d’une énorme averse de grêle qui inonde la route et nos combinaisons. Les clignotements bleutés des gyrophares sécuritaires se reflètent, comme un sordide écho, dans les torrents de pluie qui ruissellent sur la chaussée. La gueule dans la tempête, « sécurisés » et humiliés, on rêve que les petits grêlons deviennent des balles de glace pour crever l’habitacle des keufs et leur sale suffisance. Et que le déluge vienne pour engloutir à jamais l’Etat capitaliste et sa milice.

Mais ce sera pour plus tard, car après une bonne demi-heure de route sous cette pluie torrentielle, on arrive enfin à notre destination imprévue, la personne qui nous a proposé son terrain nous accueille avec une très grande générosité et une bonne compréhension, malgré nos explications un peu confuses. Les keufs tentent encore d’aller à la pêche aux informations en s’octroyant le droit de demander à quelle heure on repart demain et promettant leur retour à l’heure dite. On répond n’importe quoi, de toute façon on ne sera pas là demain matin. Après cette escorte interminable qu’on a du mal à croire terminée on se pose enfin sereinement pendant une heure, discutant entre nous et avec notre hôte pour faire le point sur la situation et décider de la suite.

Vers 22h30, les autres copain.e.s en voitures et camions viennent nous « exfiltrer » jusqu’au lieu où le reste du convoi motorisé nous attend. Après 4h d’escorte sécuritaire, quasiment 13h de vélo non-stop, et une bonne dose de côtes et d’averses on arrive enfin au chaud où de délicieuses crêpes nous attendent !

On n’est pas encore arrivés en Ile-de-France mais on y travaille. Escorte policière ou pas, sus à la COP et à son monde !

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